Billets en poche, direction la Guadeloupe. J’avais hâte de découvrir cette île avec ma meilleure amie. Nous avions décidé d’y passer des vacances détente avec nos enfants. Une maison d’hôtes à Grande-Terre, qui se prénommait « Le Manoir des Duchain », avait été retenue par Johanna. Un lieu, paraît-il, réputé pour ses forêts et sa nature dense. Le rapport qualité-prix était parfait. Je n’avais lu qu’un seul commentaire négatif : « lieu surréaliste ». Les autres commentaires étaient simples et succincts.
— Comment peut-on qualifier un lieu de surréaliste ? interrogeai-je ma meilleure amie.
— Sûrement quelqu’un qui n’est jamais sorti de chez lui !
— Dans ce cas-là, tu dis impressionnant… pas surréaliste, en ne mettant pas d’étoile. Je me demande ce qu’il veut dire par là ?
— Ne te prends pas la tête ! Ça va être bien… tu verras. En plus, on ne sera pas vraiment dépaysé !
Je raccrochai le téléphone avec ce commentaire qui me déroutait un peu. Mais Johanna semblait tellement motivée à l’idée de faire ce voyage que je décidai de mettre mon scepticisme en vacances.
Dans l’avion, nous nous projetions déjà. Habitants de la Martinique, île sœur de la Guadeloupe, nous avions déjà une idée du voyage. Et, tout comme nous l’avions prédit, il faisait beau et les paysages défilant dans le taxi étaient un peu plus sauvages que chez nous.
Le taxi s’arrêta brusquement sur une route abîmée, en nous indiquant qu’il fallait continuer tout droit pendant dix minutes pour tomber sur le manoir.
— C’est quoi un manoir ? s’écria Thomas, mon fils curieux.
— C’est juste un endroit pour dormir ! Et celui-là est grand et entouré d’une forêt !
— Et pourquoi le monsieur ne veut pas nous emmener ? renchérit Noah, le fils de ma meilleure amie.
Je levai les épaules, car moi non plus je ne comprenais pas sa réaction. J’étais juste pressée de découvrir cette immense demeure.
Nous longions une allée couverte de verdure. Le soleil faisait briller un parterre de fleurs jaunâtres tandis que nous hissions nos valises à roulettes. Les oiseaux également étaient au rendez-vous. Nous respirions un air pur chargé d’humidité. La forêt que nous traversions semblait très bien entretenue. Un peu partout dans le jardin, des personnages avaient été taillés dans des arbustes, créant une animation. On pouvait presque distinguer des robes ciselées dans des branches décorées par des couronnes de fleurs. Les enfants passaient d’arbuste en arbuste en imaginant des animaux.
Nous continuions à traverser le jardin, assoiffés et impatients de pouvoir nous reposer. Tout à coup, nous vîmes au loin une petite charrette. Dans celle-ci, un monsieur pas très commode glissa rapidement sans nous regarder.
— Montez avant qu’il ne vous voie !
— Pardon ? lui demandai-je.
— Montez donc vite avant qu’il ne pleuve !
J’étais sûre d’avoir entendu autre chose la première fois. Il avait substitué les mots « voir » et « pleuvoir », provoquant intentionnellement une faute de français pour que le mot passe inaperçu.
Les enfants ne se firent pas prier. Ils grimpèrent dans la carriole, amusés par ce tour de manège.
— Tu as entendu ce qu’il a dit ? chuchotai-je à Johanna.
— Oui, de monter parce qu’il va pleuvoir ! Mais il n’a pas l’air très… dit-elle en soulevant les sourcils et en mettant un doigt sur sa tempe. L’essentiel, c’est que nous soyons à l’abri !
Nous longeâmes le reste du chemin dans la charrette, tirée par un âne, créant la joie des enfants au moindre remous. Nous prîmes un virage et, devant nous, s’étendait un immense château de pierres grisâtres qui nous laissa bouche bée.
Une domestique, debout dans les escaliers devant la grande bâtisse, vint nous accueillir, tandis que celui qui nous avait accompagnés fila dans les écuries sans se retourner.
Le manoir était un peu vieillot, avec certaines planches craquant sous nos pas. Les pièces étaient grandes et habillées d’objets anciens. Les toiles suspendues aux murs faisaient penser à un film, comme si plusieurs générations y avaient habité.
La charmante Élise nous indiqua nos chambres avec un sourire rassurant. Johanna avançait les yeux écarquillés. Elle ne s’attendait sûrement pas à un lieu aussi historique, ou plutôt préhistorique. Je riais d’avance en imaginant la conversation que nous aurions eue une fois installés dans nos chambres.
— Non, mais tu as vu le manoir ? me dit-elle, choquée. Je vais chercher un hôtel un peu plus luxueux !
s’exclama-t-elle une fois qu’Élise eut tourné les talons, une parole qui me fit éclater de rire.
— Défaisons nos bagages et allons profiter du jardin tant qu’il fait beau !
Élise revint avec un plateau bien garni pour le repas du midi et nous allâmes nous installer sur la terrasse devant le manoir. Les enfants engloutirent rapidement leurs plats et partirent à toute vitesse jouer dans le jardin.
— Ne vous éloignez pas trop ! criai-je alors qu’ils couraient déjà.
Étendues sur les transats, nous digérions le bon petit plat local qu’elle nous avait servi. Élise revint nous remettre les clés de la voiture et nous expliquer la configuration du manoir.
— Où sont les propriétaires ? m’enquis-je.
— En voyage ! répondit-elle, gênée. Ils sont censés rentrer demain, mais ils sont si imprévisibles. En leur absence, nous gérons le manoir avec Todd. Todd, c’est lui qui est venu vous chercher. Il a l’air un peu farouche, mais vous verrez, il est très agréable ! Tout ce que je peux vous dire, c’est que le soir, le jardin peut paraître un peu effrayant, mais c’est la nature sauvage qui reprend le dessus. Il ne faut pas vous inquiéter. Et il y a des arbres fruitiers derrière la maison. Je vous déconseille d’en manger les fruits. Ils ont été traités à cause des pluies acides ; les fruits ont pris un goût âcre. Ils ne sont pas consommables. Donc il ne vaut mieux pas en manger, si vous ne voulez pas être malades !
Des fruits âcres à cause de pluies acides. Je trouvai son explication étrange, mais, sans m’étendre sur le sujet, je la regardai me gratifier d’un sourire crispé tandis qu’elle partit rapidement.
— Je ne pense pas que nous allons rester longtemps ! me confia Johanna. Il n’y a même pas de piscine pour faire trempette !
— Ne t’inquiète pas, de toute façon nous passerons nos journées à l’extérieur. Le but, c’est un voyage détente. Il y a tellement de choses à découvrir. La Soufrière n’est pas loin, nous pourrions envisager une première excursion là-bas demain !
— Noah se fera une joie de découvrir ce volcan ! Ça marche ! me répondit-elle, rassurée.
Nous continuâmes à prendre le soleil et finîmes par nous endormir sur les transats.
Je fus réveillée dans la nuit par un vent frais. Je tournai la tête et fus surprise de ne pas trouver Johanna. La tasse dans laquelle elle avait bu était brisée sur le sol. Étrange, me dis-je.
Je me levai doucement en réalisant qu’il faisait déjà nuit. Le manoir était plongé dans l’obscurité. Les arbres s’élevant devant moi semblaient animés par le vent. Je me frottai les yeux en croyant en voir un bouger.
Pourquoi ne m’avait-on pas réveillée ?
Je me levai et me dirigeai vers les portes de la maison. Elles semblaient fermées. L’angoisse commença à grimper. Je toquai à la porte en appelant les autres, mais personne ne répondit.
Je me retournai en percevant un mouvement sur les côtés, puis plus rien. Tout restait figé. Il faisait si noir que je n’eus qu’une seule envie : rentrer vite à l’intérieur.
Je fis le tour du manoir pour taper à la porte de derrière. Le sentier, un peu sombre, ne me rassurait pas. Constatant qu’il n’y avait qu’une seule porte, je refis le tour vers l’entrée à petits pas.
Et c’est là que je vis, au milieu du jardin, des ombres bouger.
Je mis une main sur ma bouche, sous le choc. Les arbres avaient pris l’apparence d’ombres dansant au milieu du jardin. Ces ombres portaient des robes. J’en eus le souffle coupé. Impossible de calmer les palpitations de ce cœur traumatisé.
Dans le vent sifflait une mélodie ressemblant à une valse.
Je sursautai quand je sentis une main glacée me tenir le bras.
— Chut… c’est Élise ! Todd m’a prévenue, je suis venue vous chercher !
— Que se passe-t-il ?
— Vous vous êtes endormies sur la terrasse !
— Non, mais c’est quoi ces ombres qui dansent dans le jardin ? répondis-je, la voix tremblotante.
— De quoi parlez-vous ?
— De ça ! lui dis-je en pointant mon doigt vers le jardin !
Elle me regarda, un peu surprise.
— Vous êtes sans doute un peu fatiguée. Rentrons dormir ! Mais ne faites pas de bruit, vous allez réveiller vos amis.
Je regardai vers le jardin et les arbres avaient repris leur place.
— Je jurerais qu’ils avaient bougé !
— Vous êtes peut-être un peu fatiguée. Rentrons maintenant ! insista-t-elle.
Alors que nous passions devant les arbres, que je scrutais malgré tout, je ne savais s’ils avaient changé de position.
À l’entrée du manoir, un arbre accompagné de deux petits arbustes attira mon attention. Je secouai la tête et, en fermant les yeux, je me réveillai au petit matin dans mon lit.
À mes côtés, la présence de mon fils me soulagea.
— Non mais quel cauchemar ! me dis-je.
Je restai quelques secondes à réfléchir au mauvais songe que je venais de faire. Je poussai délicatement mon fils qui avait pris toute la place dans le lit. Je me dirigeai vers la fenêtre qui donnait sur le jardin pour constater que l’arbre et les deux petits arbustes que j’avais repérés la veille au soir, à l’entrée, avaient disparu.
