— Je n’entends plus battre mon cœur.
— Ah non, tu ne vas pas recommencer avec tes poèmes tristes. La vérité, c’est que tu es délivré(e). Tu ne te rends pas compte. Tu n’auras plus à supporter ses crises incessantes, ses reproches qu’il ne cessait de te faire. À toi les grasses matinées et l’absence d’oppression, de jugement. Moi, je te le dis, c’est le début de ta nouvelle vie.
Tandis que ma conscience me révélait ce que je ne voulais pas voir, je m’arrêtai devant ma voiture. Face à la mer, à mesure que je l’écoutais, je réalisai que ma vie pouvait effectivement changer. Cinq ans de dur labeur à vouloir le rendre heureux. Et là, je ne ressentais plus rien : le vide. C’était comme si je m’étais déchargée d’un poids trop lourd pour mes frêles épaules. Elle avait raison, cette conscience que j’ignorais depuis tout ce temps. Dans la vitre de la voiture, je vis mes yeux pétiller de joie, ce qui déclencha un sourire spontané.
— Tu as raison, va !
Je démarrai la voiture en trombe, ne sentant plus les larmes séchées sur mes joues. Je me sentais renaître, vivante, avec un sourire qui s’était éteint depuis trop longtemps. Et ce soleil qui faisait briller cette peau qui, auparavant, avait perdu tout son éclat. Était-il possible de se sentir instantanément revivre en une phrase ? Ce déclic changea ma vision de la vie. J’allumai la musique en baragouinant à tue-tête une chanson.
— Où allons-nous ? me demandai-je, comme si je m’adressais à moi-même.
Après une courte réflexion, je prononçai une phrase qui me donna des frissons :
— Nous allons là où je n’ai jamais mis les pieds.
Je garai la voiture au bord d’une chaussée. Puis je me mis à courir à travers les arbres, me débarrassant de mon tailleur trop cintré, libérant mes cheveux stressés par un chignon qui me faisait un effet de lifting chaque matin. Je me mis à courir sans m’arrêter et je plongeai sans réfléchir dans cette immensité d’eau écarlate qui habillait ma plage préférée. Nous n’allions jamais à la plage. Les grains de sable étaient un prétexte : des microbes qui pourraient envahir la maison.
L’eau caressait ma peau et je me sentis légère. Comme si toutes les impuretés de ces cinq années passées s’expulsaient de mon corps. Quant à ces voix qui me rappelaient sans cesse le programme du matin pour convenir et me soumettre aux désirs de mon ex… effacées.
— Mon ex… me mis-je à répéter avec un large sourire hébété.
— Mon extérieur à ma vie… extrait de ma vie ! répétai-je en éclatant de joie.
Cette révélation était telle une lumière qui venait éclairer la pénombre de ma tête, de mes pensées, de mon cœur. Et c’est là que je le sentis rebattre de nouveau… ce cœur qui ne vivait que pour moi.
Je sortis de l’eau, tandis qu’une fraîcheur m’enveloppait. Quelques vacanciers me regardaient bizarrement en me voyant sortir de l’eau vêtue d’une nuisette. Mais contrairement à l’ancienne moi, aujourd’hui, en cet instant, je n’en avais rien à faire. Je ne vivais que pour moi.
Sans leur prêter attention, je me mis à réfléchir à ce que j’avais envie de faire.
— Maintenant, je vais pouvoir manger le hamburger le plus chargé en sauce de la Terre et boire le jus le plus sucré de l’univers.
J’en salivais d’avance. Même l’idée de pouvoir m’habiller et dépenser mon argent comme bon me semblait me paraissait jouissive. L’idée également de faire le métier de mes rêves ! Finies les calculatrices et les tableaux Excel, la compta aux oubliettes. Moi, ce que je voulais vraiment, c’était devenir styliste, ou chanteuse… ou danseuse. Tout sauf comptable.
— Je vais enfin pouvoir être moi-même et vivre la vie de mes rêves.
Je jubilais à l’idée de m’approprier ma nouvelle vie.
