Christophe avait appris à vivre seul très tôt. Ballotté de famille en famille après la mort de ses parents, il n’avait gardé qu’une seule chose qui ne l’avait jamais abandonné : le son du tambour. Le gwo ka était devenu son refuge, sa voix, son cri, le moyen d’exprimer son ressenti. En Martinique, on le connaissait. On disait que ses mains étaient magiques. Il avait ce don de plonger les habitants de son quartier dans des souvenirs lointains. Chaque soir les vibrations raisonnaient dans toutes les maisons.
Mais un soir, alors que ses doigts frappaient la peau tendue dans le jardin de son grand-père, il fut plongé dans une forme de transe au point de voir une ombre danser devant lui. Ses hanches, ses pieds son corps étaient entrainés dans un rythme saccadé. Les mains de Christophe ralentir alors qu’elle se tenait là. Debout devant lui. Une femme, immobilisée entre deux battements, comme si elle avait toujours été là… et qu’il était le seul à ne pas s’en être rendu compte. Elle était si belle avec ses longs cheveux ondulés. Il en eut le souffle coupé. Sa peau semblait capter la lumière de la lune. Ses pieds nus frôlaient l’herbe sans la plier. Et lorsqu’elle s’approcha de lui, Christophe sentit son cœur rater un battement.
— J’ai un message pour toi, murmura-t-elle.
Sa voix timide et douce était si chaleureuse.
— Mais pour l’entendre… tu devras revenir dans mon monde.
Puis elle disparut. Christophe lâcha le tambour, le rangea en se demandant si c’était une hallucination. Les jours suivant, il la voyait partout. Dans le reflet d’une vitre. À l’angle d’une rue. Assise sur le capot de sa voiture. Toujours silencieuse. Toujours en train de danser. Il se remémorait la grâce de ses mains et sa voix suave. Partager entre l’envi de la revoir et la peur de devenir fou, Christophe n’osait plus jouer chez son grand-père. Il faisait au mieux pour occuper son esprit dans des démarches administratives et du rangement pour ne pas y penser.
Une semaine plus tard, en triant la vieille grange de son grand-père décédé, Christophe découvrit une lettre jaunie. Une déclaration d’amour. Les mots transpiraient une passion qu’il n’avait jamais connue chez cet homme taciturne. Et glissée entre deux pages…la photo d’une femme. C’était elle. La même femme qui le hantait chaque nuit. Ses mains se mirent à trembler mais l’envie d’en savoir plus sur elle fut plus forte.
Ce soir-là, il rejoua et comme l’autre soir elle revint. Plus nette. Plus proche.
— Le tambour de ton grand-père est caché, dit-elle.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il n’a pas eu la capacité de me surprendre… de me toucher… de me faire ressentir sa passion et de me sortir de mon univers.
Elle posa ses yeux sur ses mains.
— Si tu veux comprendre et en hériter… tu devras prouver que tu en es digne. C’est à ce prix que tu me verras sous un autre jour.
Elle disparut aussitôt. Christophe s’entraîna comme un possédé. Jusqu’au sang. Jusqu’à ne plus sentir ses doigts. Il cherchait un rythme qui n’existait pas encore. Quelque chose qui lui appartiendrait. Quelque chose qui l’appellerait, mais rien n’y fait. Aucune lueur ne vacillait autour de lui. Aucune ombre enchanteresse n’apparut.
Mais Christophe n’a jamais appris à baisser les bras. Il chercha l’inspiration dans les affaires éparpillées de son grand-père, en quête d’un indice.
— Montre-moi Papi Flo dit-il quand ses yeux fixèrent un vieux transistor poussiéreux.
À l’intérieur de celui-ci une cassette. Il dépoussiéra le vieil objet, le brancha et écouta une mélodie qui sortait de très loin. Le rythme était là. Il n’avait jamais entendu une telle sonorité. Il en eut les larmes aux yeux. Presque parfait. Mais pas tout à fait. Il y avait des frappes de trop. Des silences hésitants, comme si ses mains étaient fébriles. Comme si… il avait manqué de force.
Il s’entraina sur ce rythme endiablé le soir suivant en le jouant à sa façon. C’est là qu’elle se matérialisa entièrement. Ses pieds touchaient enfin le sol. Elle se mit à danser, à virevolter sans perdre son souffle. Christophe n’en revient pas. Abasourdie il contemplait sa légèreté et sa souplesse. Elle s’approcha, le prit par la main et l’entraîna lentement dans le jardin, jusqu’au vieux cerisier.
— Il est là, souffla-t-elle.
Christophe se mit à genoux, l’observa avec hésitation puis se mit à creuser. Il tomba sur une corde qu’il tira vers lui et découvrit le tambour. La peau était intacte. Les cordes semblaient neuves malgré la terre. Il enleva son tee-shirt et le nettoya délicatement. L’instrument vibrait sous ses doigts délicats, comme un cœur enfermé.
— Joue, dit-elle.
La première mesure le vida. Le deuxième battement lui coupa le souffle. Le troisième battement fit trembler ses genoux ses genoux. Alors qu’il se rendait compte de l’impact de ses doigts sur son corps, il se rendit compte qu’elle devenait plus réelle. Plus humaine. À chaque frappe, sa peau gagnait en couleur. À chaque silence, elle respirait. Alors il continua, sans relâche en reproduisant l’air qu’il avait créé. Même lorsque ses doigts s’engourdirent.
Même lorsque sa vue se troubla. Même lorsqu’il comprit que le tambour prenait quelque chose en lui. À la dernière mesure…Elle tomba à genoux. Solide. Réelle.Vivante.
— Merci, souffla-t-elle.
Christophe vacilla, comme si jouer de ce tambour lui avait demander beaucoup d’énergie. Essoufflée il lui demanda :
— Comment tu t’appelles… ?
Elle leva les yeux vers lui.
— Mélodie.
Il lui caressa la joue avec la force qui lui restait en tentant de reprendre son souffle. Son cœur cognait trop vite. Mélodie posa sa main sur son torse nu, et les pulsations ralentirent. Alors qu’il plongeait ses yeux dans les siens sans pouvoir les décrocher, il lui dit :
— Mélodie, répéta-t-il. Mélodie… Mél… dit il en fermant les yeux. Reste auprès de moi !
Lorsqu’il rouvrit les yeux, l’air semblait plus léger. Mélodie lui tenait la main et le tambour ne vibrait plus.
— Christophe dit-elle, tu m’as compris, conquise, et délivrée. Je n’irai nulle part sans toi !
Christophe rentra chez son grand-père, le tambour dans une main, Mélodie de l’autre.
Les jours qui suivirent furent étranges.
Partout où ils passaient, les regards se posaient sur lui… jamais sur elle.
Au marché, dans la rue, chez le boulanger, personne ne semblait remarquer sa présence.
— Tu viens ? lui demanda-t-il un matin en se retournant vers elle.
Elle lui sourit sans répondre. La nuit, elle dansait encore et que pour lui et uniquement lorsqu’il jouait. Et parfois… lorsqu’il s’arrêtait, elle disparaissait. Au début, quelques secondes. Puis plusieurs minutes. Jusqu’à ce qu’un soir, elle ne revienne qu’à la troisième mesure.
Essoufflé, Christophe observa ses mains trembler. La peau du tambour vibrait mais son touché était beaucoup plus lourd, beaucoup plus lent, ratant quelque fois certaines mesures. Il pensa alors à la cassette de son grand-père. Aux frappes hésitantes. Aux silences trop longs. À ses doigts fatigués.
— Mélodie… souffla-t-il.
Elle posa sa main sur la sienne.
— Ne t’arrête pas, murmura-t-elle.
Et pour la première fois, Christophe comprit. Le rythme ne la libérait pas. Il la retenait.
